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Mr. and Mrs.President
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Aujourd'hui, alors que les
Américains célèbrent ce qui est assurément la plus
populaire de toutes leurs fêtes, les rituels de l'Action
de grâces opéreront leur magie habituelle. Les tables
seront dressées avec élégance et ploieront sous
l'amoncellement de victuailles. Les dindes seront
dodues et succulentes. La savoureuse farce de tante
Éléonore remportera encore cette année un vif succès.
Les matchs de football seront âprement disputés et, aux
yeux des non initiés, interminables.
Et pourtant, en cet automne de terreur et de traumatisme,
en ce temps de bouleversement et d'apaisement, les
horribles événements du 11 septembre continueront de
jeter leur ombre oppressante. Des milliers de familles
américaines auront l'esprit ailleurs cette année; elles
s'inquiéteront du sort de leurs militaires outre-mer ou,
ce qui est encore plus tragique, pleureront la perte
insensée d'un conjoint, d'un frère, d'une soeur, d'un
parent ou celle d'un ami.
Les Américains affectionnent tout particulièrement la
fête de l'Action de grâces. C'est le jour le plus
important de leur calendrier. Chaque année, le
quatrième jeudi du mois de novembre, les croyants et les
non croyants, les autochtones et les immigrés, les noirs
et les blancs, les chrétiens et les juifs, les hindous
et les musulmans, tous se rassemblent pour célébrer
l'abondance et rendre grâce pour les bienfaits qui leur
ont été accordés. La fête laïque de l'Action de
grâces est un jour sacré pour les Américains. Même si
la plupart d'entre eux en ont retiré le caractère
religieux, ils continuent de célébrer l'importance de
la famille et de la collectivité et d'exprimer la
gratitude que leur inspire leur patriotisme.
Malheureusement, dans une nation en deuil encore aux
prises avec la terreur, dans un monde à tout jamais
changé et dans lequel les gestes quotidiens semblent
demander un certain courage, il est difficile d'être
heureux en ce jour de fête. Même si nous n'avons perdu
aucun parent, même si aucun des êtres qui nous sont
chers n'a été envoyé outre-mer, nous sentirons tous à
notre table la présence des milliers de personnes
cruellement absentes aujourd'hui. Nous penserons aux
policiers et aux pompiers qui ont bravement marché vers
la mort pour que d'autres puissent vivre. Nous penserons
aux passagers condamnés à mourir au-dessus de la
Pennsylvanie, qui ont tenté de reprendre le contrôle de
leur appareil détourné et ont finalement donné leur
vie afin de protéger celle de centaines de personnes.
Nous penserons aux centaines d'employés de Cantor
Fitzgerald, décimés en un clin d'oeil. Nous penserons
au bambin de trois ans et à sa mère qui, tous les soirs
depuis le 11 septembre, sortent dans la nuit froide,
allument une bougie, choisissent l'étoile la plus
brillante dans le ciel et disent bonne nuit à «papa».
Il y en a parmi vous qui demanderont pourquoi rendre
grâce cette année. Près de 5000 personnes ont été
brutalement assassinées - par un geste insensé que
certains sont capables de justifier et que d'autres ont
même célébré. Ce sentiment d'invulnérabilité et
d'insouciance inné chez les Américains s'est évanoui
en un instant. Nous nous retrouvons aujourd'hui au coeur
d'une guerre dont personne n'a voulu, qui vise deux
grands objectifs, punir ceux qui perpétuent cette
violence et écraser les talibans pour leur implication
dans ce crime monstrueux.
Apprécier ce que nous avons
Aujourd'hui, l'Action de grâces et sa célébration de
l'abondance semblent plus appropriées à l'heureuse
époque des années 90. Mais, ironiquement, c'est
précisément dans les moments difficiles, en temps de
guerre et non de paix, en période de privation et non
d'abondance, que les hosannas se font entendre et que
nous sommes nombreux à prendre le temps d'apprécier ce
que nous avons et de rendre grâce pour les bienfaits qui
nous ont été accordés. En effet, c'est en 1863, durant
la période sombre de la guerre civile, qu'Abraham
Lincoln a institué la première fête de l'Action de
grâces et en a fixé la date au dernier jeudi de
novembre.
Soixante-seize ans plus tard, en 1939, l'économie
américaine se remettait difficilement de la Grande
Dépression. Cette année-là, le dernier jeudi de
novembre tombait le 30 du mois. Fred Lazarus Jr,
propriétaire d'un grand magasin en Ohio, craignait que
les achats de Noël en soient diminués, ce qui nuirait
encore davantage à l'économie. Le président Franklin
D. Roosevelt était d'accord avec lui et décréta que
l'Action de grâces serait célébrée le quatrième
jeudi de novembre.
Aujourd'hui aussi le président encourage fortement les
Américains à sortir et à aller dans les magasins, à
voyager, à reprendre leur routine. Mais le président
George W. Bush est maintenant président en temps de
guerre et il veut que son peuple comprenne la gravité du
défi qui l'attend.
Il est difficile de trouver le juste milieu, le bon
degré d'émotion dans ce nouveau monde dont nous ne
voulons pas. En injectant la peur dans notre quotidien,
le terrorisme a du même coup détruit la joie qui règne
les jours de fête. Le défi auquel font face les
honnêtes gens partout dans le monde est de ne pas
succomber au désespoir mais de demeurer vigilants et
d'arriver à célébrer la vie en ce jour de fête, alors
que nous pleurons nos morts.
Après le meurtre de John F. Kennedy, la journaliste Mary
McGrory a écrit: «Nous ne rirons plus jamais.» Le
sous-ministre du Travail de Kennedy, Daniel Patrick
Moynihan, lui a répondu: «Ciel, Mary! Nous rirons de
nouveau. Mais plus jamais ne nous sentirons-nous
jeunes.» Les événements récents ont fait vieillir
ceux d'entre nous qui ont été la cible de la terreur,
les Américains, les Canadiens, les démocrates, les
habitants de l'Ouest. Nous devons recommencer à rire,
célébrer les jours de fête et rendre grâce malgré
notre colère et notre sérieuse détermination à
combattre ce fléau jusqu'à ce qu'il soit anéanti.
L'auteur est professeur d'histoire à l'Université
McGill.
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