Triste Action de grâces

Gil Troy

La Presse, Forum, Le jeudi 22 novembre 2001

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Mr. and Mrs.President

See How They Ran

Aujourd'hui, alors que les Américains célèbrent ce qui est assurément la plus populaire de toutes leurs fêtes, les rituels de l'Action de grâces opéreront leur magie habituelle. Les tables seront dressées avec élégance et ploieront sous l'amoncellement de victuailles.

Les dindes seront dodues et succulentes. La savoureuse farce de tante Éléonore remportera encore cette année un vif succès. Les matchs de football seront âprement disputés et, aux yeux des non initiés, interminables.

Et pourtant, en cet automne de terreur et de traumatisme, en ce temps de bouleversement et d'apaisement, les horribles événements du 11 septembre continueront de jeter leur ombre oppressante. Des milliers de familles américaines auront l'esprit ailleurs cette année; elles s'inquiéteront du sort de leurs militaires outre-mer ou, ce qui est encore plus tragique, pleureront la perte insensée d'un conjoint, d'un frère, d'une soeur, d'un parent ou celle d'un ami.

Les Américains affectionnent tout particulièrement la fête de l'Action de grâces. C'est le jour le plus important de leur calendrier. Chaque année, le quatrième jeudi du mois de novembre, les croyants et les non croyants, les autochtones et les immigrés, les noirs et les blancs, les chrétiens et les juifs, les hindous et les musulmans, tous se rassemblent pour célébrer l'abondance et rendre grâce pour les bienfaits qui leur ont été accordés. La fête laïque de l'Action de grâces est un jour sacré pour les Américains. Même si la plupart d'entre eux en ont retiré le caractère religieux, ils continuent de célébrer l'importance de la famille et de la collectivité et d'exprimer la gratitude que leur inspire leur patriotisme.

Malheureusement, dans une nation en deuil encore aux prises avec la terreur, dans un monde à tout jamais changé et dans lequel les gestes quotidiens semblent demander un certain courage, il est difficile d'être heureux en ce jour de fête. Même si nous n'avons perdu aucun parent, même si aucun des êtres qui nous sont chers n'a été envoyé outre-mer, nous sentirons tous à notre table la présence des milliers de personnes cruellement absentes aujourd'hui. Nous penserons aux policiers et aux pompiers qui ont bravement marché vers la mort pour que d'autres puissent vivre. Nous penserons aux passagers condamnés à mourir au-dessus de la Pennsylvanie, qui ont tenté de reprendre le contrôle de leur appareil détourné et ont finalement donné leur vie afin de protéger celle de centaines de personnes. Nous penserons aux centaines d'employés de Cantor Fitzgerald, décimés en un clin d'oeil. Nous penserons au bambin de trois ans et à sa mère qui, tous les soirs depuis le 11 septembre, sortent dans la nuit froide, allument une bougie, choisissent l'étoile la plus brillante dans le ciel et disent bonne nuit à «papa».

Il y en a parmi vous qui demanderont pourquoi rendre grâce cette année. Près de 5000 personnes ont été brutalement assassinées - par un geste insensé que certains sont capables de justifier et que d'autres ont même célébré. Ce sentiment d'invulnérabilité et d'insouciance inné chez les Américains s'est évanoui en un instant. Nous nous retrouvons aujourd'hui au coeur d'une guerre dont personne n'a voulu, qui vise deux grands objectifs, punir ceux qui perpétuent cette violence et écraser les talibans pour leur implication dans ce crime monstrueux.

Apprécier ce que nous avons

Aujourd'hui, l'Action de grâces et sa célébration de l'abondance semblent plus appropriées à l'heureuse époque des années 90. Mais, ironiquement, c'est précisément dans les moments difficiles, en temps de guerre et non de paix, en période de privation et non d'abondance, que les hosannas se font entendre et que nous sommes nombreux à prendre le temps d'apprécier ce que nous avons et de rendre grâce pour les bienfaits qui nous ont été accordés. En effet, c'est en 1863, durant la période sombre de la guerre civile, qu'Abraham Lincoln a institué la première fête de l'Action de grâces et en a fixé la date au dernier jeudi de novembre.

Soixante-seize ans plus tard, en 1939, l'économie américaine se remettait difficilement de la Grande Dépression. Cette année-là, le dernier jeudi de novembre tombait le 30 du mois. Fred Lazarus Jr, propriétaire d'un grand magasin en Ohio, craignait que les achats de Noël en soient diminués, ce qui nuirait encore davantage à l'économie. Le président Franklin D. Roosevelt était d'accord avec lui et décréta que l'Action de grâces serait célébrée le quatrième jeudi de novembre.

Aujourd'hui aussi le président encourage fortement les Américains à sortir et à aller dans les magasins, à voyager, à reprendre leur routine. Mais le président George W. Bush est maintenant président en temps de guerre et il veut que son peuple comprenne la gravité du défi qui l'attend.

Il est difficile de trouver le juste milieu, le bon degré d'émotion dans ce nouveau monde dont nous ne voulons pas. En injectant la peur dans notre quotidien, le terrorisme a du même coup détruit la joie qui règne les jours de fête. Le défi auquel font face les honnêtes gens partout dans le monde est de ne pas succomber au désespoir mais de demeurer vigilants et d'arriver à célébrer la vie en ce jour de fête, alors que nous pleurons nos morts.

Après le meurtre de John F. Kennedy, la journaliste Mary McGrory a écrit: «Nous ne rirons plus jamais.» Le sous-ministre du Travail de Kennedy, Daniel Patrick Moynihan, lui a répondu: «Ciel, Mary! Nous rirons de nouveau. Mais plus jamais ne nous sentirons-nous jeunes.» Les événements récents ont fait vieillir ceux d'entre nous qui ont été la cible de la terreur, les Américains, les Canadiens, les démocrates, les habitants de l'Ouest. Nous devons recommencer à rire, célébrer les jours de fête et rendre grâce malgré notre colère et notre sérieuse détermination à combattre ce fléau jusqu'à ce qu'il soit anéanti.

L'auteur est professeur d'histoire à l'Université McGill.


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