Le pari de George W. Bush

Gil Troy
L'auteur est professeur d'histoire à l'Université McGill.

LA PRESSE, A9  - Le mardi 2 juillet 2002 

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Mr. and Mrs.President

See How They Ran

La demande faite par le président Bush risque de faire en sorte que les Palestiniens retombent amoureux d'un dirigeant dont la cote de popularité avait baissé jusqu'à environ 30%.

Dans le conte bien connu Les Habits neufs de l'empereur, c'est un enfant qui voit et affirme bien haut que le roi s'est fait emberlificoter et qu'il marche nu dans la rue. La semaine dernière, dans le dernier épisode du feuilleton du Moyen-Orient, c'est un président souvent accusé de simplicité enfantine qui voit et affirme bien haut que le monde s'est fait emberlificoter et qu'il marche à la remorque d'un rusé terroriste.

Certes, le discours du président George Bush - dans lequel celui-ci demande l'élection de «nouveaux dirigeants» pour amener la paix et la création d'un État palestinien - ne produira pas les résultats escomptés du jour au lendemain. Mais il constitue à tout le moins un changement de paradigme dans un monde sens dessus dessous qui refuse de reconnaître les échecs de Yasser Arafat sur les plans politique et moral.

Quiconque a suivi les interventions du président Bush avant et après les événements du 11 septembre ne peut être surpris par le contenu de ce discours. En effet, avant le 11 septembre, le président texan s'amusait à jouer le flingueur solitaire en s'occupant de politique étrangère à sa façon et à son gré. Depuis le 11 septembre, il a mis cet individualisme et ce caractère pour le moins particulier au service d'un seul objectif: l'éradication du terrorisme.

Soyons réalistes: c'est un objectif trop vaste pour qu'on puisse espérer l'atteindre. La politique étrangère du président Bush risque constamment d'imploser, apparemment incapable de soutenir le poids de sa propre surenchère. Le président Bush a été obligé de faire des compromis, de reculer, de fermer les yeux sur de grosses et périlleuses verrues qui défigurent certains alliés précieux des États-Unis. Quoi qu'il en soit, sa stratégie de «simplement dire non au terrorisme» lui a servi de véritable boussole morale. Il ne réussira peut-être pas à débarrasser le monde de l'«axe du mal» (Iran, Irak, Corée du Nord), mais il visera au moins une cible claire qui risquerait autrement de lui échapper - et qui a d'ailleurs souvent échappé à son astucieux et subtil prédécesseur, Bill Clinton.

Cette cible, cette clarté morale dont les États-Unis ont grand besoin, ressort clairement dans le discours prononcé la semaine dernière. Au bout de quelque deux ans où ils ont choisi la terreur au lieu des négociations - jouissant pourtant du soutien d'une majorité de pays du monde malgré ce choix immoral -, Yasser Arafat et les Palestiniens ont eu droit à la condamnation claire d'un grand chef d'État. «J'appelle le peuple palestinien à élire de nouveaux dirigeants, des dirigeants qui ne se seront pas compromis par la terreur, a annoncé le chef du monde libre. Les dirigeants qui veulent participer au processus de paix doivent montrer, par leurs actes, un soutien indéfectible à ce processus.»

L'Europe et Kofi Annan

Les Européens et Kofi Annan, il fallait s'y attendre, restent fidèles à Yasser Arafat. Après tout, Yasser Arafat est un peu leur Frankenstein, un monstre qu'ils ont financé et légitimé et qu'ils parrainent et soutiennent toujours. La plupart des Palestiniens savent que Yasser Arafat est un dictateur. La plupart des Européens, eux, s'entêtent à le voir non pas comme partie intégrante du problème, mais comme sa solution. Mieux vaut blâmer les Israéliens comme victimes du terrorisme que de reconnaître le rôle de Yasser Arafat dans cette vaste période de terreur dont nous sommes témoins - sans parler de l'échec du leader palestinien à éloigner son peuple de la politique du jihad et de l'attentat suicide pour le rallier plutôt autour de la politique de la négociation et du compromis.

Il est évidemment dangereux de demander l'éviction d'un dirigeant - ce que le président Bush a fait de façon implicite, mais non explicite. Une telle demande risque de faire en sorte que les Palestiniens retombent amoureux d'un dirigeant dont la cote de popularité atteignait à peine 30% avant le discours du président Bush. Mais il se cache peut-être, derrière le défi lancé par Washington, une grande occasion: celle d'accorder à Yasser Arafat non pas une rétrogradation, mais une promotion au «poste» de président symbolique des Palestiniens. Tandis que quelqu'un d'autre sortirait des rangs - un premier ministre démocratiquement élu et qui ait, on ose l'espérer, davantage l'étoffe d'un chef d'État.

En veillant à ce que Yasser Arafat ne soit pas évincé, mais qu'il reçoive plutôt discrètement cette promotion, on contourne l'épineux problème que constituerait le choix des dirigeants palestiniens par des étrangers. Bien des gens - tant le ministre israélien d'extrême droite Natan Sharansky qu'un grand nombre de Palestiniens modérés - sont d'avis que, sans culture politique démocratique, les Palestiniens auront toujours à endurer des dictateurs qui les exploitent. À l'instar de Yasser Arafat, qui prend tant son peuple que celui d'Israël pour de la chair à canon.

En procédant doucement à la promotion de Yasser Arafat à un poste purement symbolique, il y a moyen de contribuer à la relance du processus de paix. Les Palestiniens pourraient en profiter pour se détacher d'une culture fondée sur la haine et la terreur, et les Israéliens pourraient saisir l'occasion de renouer avec l'esprit de compromis qui a mené à la signature du traité de paix avec l'Égypte en 1979 et permis l'amorce des accords de paix d'Oslo. À l'heure actuelle, des événements tragiques anéantissent souvent les plus grands espoirs. Mais si, de manière magique ou dramatique, cette poussée de l'extérieur relance les négociations, nous devrons en remercier George W. Bush. Le discours direct à l'américaine l'aura emporté une fois de plus sur les éternels méandres des Européens.


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