Désarmant
simplisme:
Quand on parle de
l'Irak et de George Bush, la situation est plus complexe que des
bravos ou huées sans nuances
par Gil Troy
La Presse, Forum, jeudi 13 mars 2003, p. A15
| Newspaper and Journal Articles-Written | MAIS QUI EST ce George W. Bush? Le
magazine Newsweek lui a décerné le titre de Top
Gun. David Frum voit en lui le maître stratège qui
domine avec facilité les démocrates et les Irakiens.
Dans Bush at War, le journaliste Bob Woodward
dépeint un visionnaire "réfléchi, patient",
un leader si astucieux, si engagé, qu'il fait subir à
Condoleeza Rice, sa brillante conseillère en sécurité
nationale, ses "pires moments" en
"songeant à des choses que les principaux
intéressés, et notamment Mme Rice, auraient dû
anticiper". Ou est-il plutôt, comme le suggérait
l'ancienne adjointe du premier ministre Chrétien, un
"moron"? Que nous soyons réduits à des choix tellement simplistes reflète la pauvreté du discours politique contemporain. La vie est certes plus complexe que des bravos ou huées sans nuances, même dans cette époque dominée par les grands titres. Est-il possible de désapprouver les politiques du président Bush sans se moquer de lui- ou sans diaboliser les Américains? De la même façon, est-il possible d'appuyer une guerre contre l'Irak sans aveuglément glorifier le président? Si M. Bush conduit à la guerre les États-Unis et sa coalition de conscience, ce sera une guerre du genre "faites-moi confiance", une guerre dont la légitimité repose sur la foi que les Américains et leurs alliés ont envers le président. Finalement, le leadership comporte une grande part d'alchimie. C'est un saut vers l'inconnu fondé sur la confiance qu'inspire une personne. Et les guerres sont des risques calculés, la seule victime assurée étant le statu quo. Mais à moins d'un geste de folie de Saddam Hussein, le feu vert à la guerre sera fondé sur le jugement du président. D'autre part, la décision d'entreprendre cette seconde guerre du Golfe ouvrira la porte aux récriminations futures, parce qu'une fois la guerre déclarée, personne ne sera en mesure de prouver ce qui serait arrivé s'il n'y avait pas eu de guerre. Superficialité renversante La superficialité renversante du débat sur la guerre, un débat rempli d'excès où trop de pacifistes traitent "Bushitler" de vilain et voient Saddam comme une victime, donne à réfléchir. Il est absurde d'assimiler le chef d'une démocratie cherchant à rassurer ses citoyens et l'Occident après les attentats surprises du 11 septembre avec un dictateur qui a violé, torturé et opprimé ses propres citoyens tout en menaçant ses voisins. Trop de protestations contre la guerre ont dégénéré en pacifisme nihiliste, en interprétations à sens unique de la situation courante qui oublient la menace très réelle posée par les armes de destruction massive de l'Irak, par les terroristes islamistes, par les cultures politiques qui emploient la violence comme outil au Moyen-Orient puis se cachent derrière le soi-disant camp de la paix occidental. N'est-il pas étrange qu'en dépit des professions de paix des protestataires, il n'y ait pas de place sur la plupart des pancartes pour dénoncer les tortures de Saddam, les attentats suicides des Palestiniens ou même Al-Qaida? C'est une chose de dire que les risques d'aller à la guerre l'emportent sur les bénéfices potentiels; c'est tout autre chose de dire qu'il n'y a pas d'avantage à mettre fin à l'oppression des Irakiens par Saddam. C'est une chose de mettre en doute la décision des États-Unis de cibler Saddam; c'est tout autre chose de caricaturer les mobiles des Américains en feignant d'ignorer la douleur réelle du 11 septembre ou, dans un élan de freudisme déchaîné, de méditer sur le besoin, pour Bush fils, de finir le travail entrepris par Bush père. Pareillement, il est peu crédible de dénoncer l'appétit de pétrole américain sans remarquer que les Français, les Allemands et les Russes désirent continuer de profiter de leurs arrangements douillets avec l'Irak de Saddam. Les historiens savent que le point de départ choisi pour une histoire en dit long sur vos intentions quant à sa conclusion. M. Bush commence la plupart de ses discours sur l'Irak en évoquant le 11 septembre parce que sans cette malheureuse prise de conscience de la vulnérabilité des États-Unis, le président serait beaucoup plus tolérant face aux violations de traités et au renforcement de l'arsenal de Saddam. Dans le sillage des massacres, les dirigeants américains ont cherché à identifier ceux qui ont les moyens et la volonté d'en tuer des milliers d'autres. À la surprise de personne, Saddam Hussein s'est retrouvé en tête de liste. La tendance du peuple américain à se fier aux caprices- certains diraient calculs rationnels et équilibrés- de leur président ne sert qu'à polariser davantage le débat. Trop d'Américains se sont eux aussi éloignés de cette zone grise et obscure où nous tentons de pondérer les risques et dividendes futurs dans le monde simple des bons Américains, des méchants "Saddamistes" et des Européens pleurnichards. Des éloges Le président Bush mérite des éloges pour trois accomplissements. Après le 11 septembre, M. Bush a rassuré le pays, perturbé Al-Qaida et écrasé les Talibans. Les deux derniers objectifs n'ont pas soulevé beaucoup d'objections dans les médias. Juste avant la fuite des Talibans, cependant, on a beaucoup parlé d'embourbement. Les ondes se sont remplies d'avertissements au sujet de manifestations d'Arabes en colère et de terrorisme accru advenant une poursuite vigoureuse de la guerre afghane. Plus récemment, M. Bush a réussi à recentrer l'attention du monde sur les violations par Saddam Hussein du droit international, du cessez-le-feu de la guerre du Golfe et des normes élémentaires de décence. Qui peut honnêtement prétendre que sans les vigoureux efforts américains, sans la menace réelle d'une attaque alliée, le Conseil de sécurité des Nations unies aurait repris les inspections en Irak pour juger de son observation d'une douzaine de résolutions de l'ONU? Seule la mobilisation américaine a transformé 12 années d'indécision en mois d'inspections tendues mais importantes de l'empire du mal de Saddam. Malheureusement, il y a aussi eu des "succès limités"- l'expression employée par Jimmy Carter pour décrire l'un de ses échecs. L'Afghanistan n'est ni démocratique ni pleinement fonctionnel. M. ben Laden et un trop grand nombre de ses acolytes restent au large- en dépit de quelques gains substantiels ces derniers jours. La sécurité intérieure (Homeland Security) est désormais le nom orwellien de la plus nouvelle bureaucratie de Washington, avec des objectifs insaisissables et du ruban adhésif (duct tape) qui ne rassure personne. M. Bush a fait preuve de mollesse face à l'Arabie Saoudite, à la Syrie, à l'Iran et aux nombreux Musulmans américains qui continuent de soutenir, financer et parfois même protéger des terroristes. De plus, pendant qu'il réussissait assez bien à rallier les Américains à sa vision internationale, il a dramatiquement échoué dans la tâche tout aussi importante de rallier le reste du monde à sa vision. Guerre et paix À en juger par les résultats obtenus jusqu'à maintenant par M. Bush et par les forces militaires américaines, la guerre sera probablement facile à gagner, et la paix relativement facile à perdre. Pour chaque scénario des effets réformateurs d'un Irak démocratique que peut proposer le secrétaire américain à la Défense, Don Rumsfeld, les sceptiques peuvent imaginer une demi-douzaine de désastres, allant de manifestations de masse pouvant déstabiliser les amis arabes "modérés" de M. Bush à une diabolique alliance chiite entre l'Iran et l'Irak. Pour réussir la guerre et la paix, M. Bush aura besoin des talents d'un Top Gun. Au lieu de se plaindre du quotient intellectuel de M. Bush, de sa soi-disant obsession du pétrole ou de ses mobiles profonds, les critiques doivent aiguillonner l'administration américains pour qu'elle clarifie ses objectifs de guerre et d'après-guerre. Pareillement, au lieu de voir en George W. Bush un nouveau Abraham Lincoln ou Theodore Roosevelt, les partisans du président doivent l'aider à mettre au point cette guerre contre le terrorisme, à continuer de mettre l'accent sur les terroristes islamistes et leurs alliés, plutôt que de cibler le "mal". Choisir de faire la guerre constitue une décision profonde et risquée. Choisir d'éviter la guerre peut aussi constituer un risque, parfois plus coûteux en vies humaines. Les adversaires dans ce débat doivent reconnaître les risques que comporte la stratégie qu'ils défendent. Nous devons baisser le volume et consacrer à cette question la discussion réfléchie et mesurée qu'elle mérite, en nous rappelant que Saddam Hussein, et non George W. Bush, est le coeur du problème. L'auteur est professeur d'histoire à l'Université McGill. |
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