Le 11 septembre, un point tournant historique ?

Michel Munger
Cyberpresse-La Presse - 06/09/2002

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Photo: Reuters

Le président Bush, qui examinait des documents avec sa conseillère Karen Hughes, le 8 octobre 2001. Depuis les attentats, les États-Unis ont multiplié les ultimatums envers l'Irak et George W. Bush a mis plusieurs pays dans le même bateau avec son axe du mal. Ces menaces et comportements pourraient-ils mener à des conflits ?
Le 11 septembre 2001, trois avions de ligne accomplissent l'impossible : détournés par des pirates de l'air, les deux premiers frappent les tours jumelles du World Trade Center, à New York, et l'autre s'écrase sur le Pentagone, à Washington.

Près de 3000 vies ont pris fin; les États-Unis ont été secoués et le monde entier a été attristé par la tragédie. La perturbation a été d'une telle ampleur qu'elle a transformé les relations internationales, forcé le président américain à changer l'agenda de son gouvernement et à ordonner la réorganisation du colosse policier qu'est le FBI.

Une telle catastrophe représente-t-elle un point tournant historique ? A-t-elle véritablement changé le monde ? Le magazine Time a écrit l'an dernier que les événements du 11 septembre «pourraient être encore plus choquants que ceux de Pearl Harbor.»

Le directeur du bureau montréalais du Centre Pearson pour le maintien de la paix, Jocelyn Coulon, croit que l'événement «peut devenir un point tournant, dans le sens où les États-Unis et l'ensemble du monde ont compris que les menaces asymétriques [comme le terrorisme, NDLR] sont dangereuses.»

Même s'il considère qu'il faut du recul par rapport à un événement historique, Gil Troy, professeur d'histoire des États-Unis à l'université McGill, abonde dans le même sens. «Étant donné la nature catastrophique de l'événement et étant donné le degré de destruction, il est difficile de ne pas penser que c'est un point tournant», dit-il.

M. Troy estime que les attentats sont liés à la question globale de l'islamisme et du terrorisme, qui se sont tous deux développés pendant plusieurs décennies. Selon lui, il est «difficile de croire que plus tard, nous regarderons en arrière sans dire que c'est un point tournant.»

Tous les historiens ne tiennent pas le même discours.

Greg Robinson, qui enseigne l'histoire des États-Unis à Concordia, dit voir certains changements à l'échelle mondiale. M. Robinson se trouvait en Europe au moment des attentats, et il voit les choses avec une perspective différente parce qu'il ne croit pas que les Européens aient été aussi renversés que les Nord-Américains.

«Ça passera comme tout, lance l'historien. Je ne crois pas que ce soit le grand tournant du siècle», ajoute-t-il, avant de décrire le 11 septembre 2001 comme un «grand tremblement de terre.»

M. Coulon soutient que l'événement historique est encore trop récent pour en saisir tout l'impact.

Si les attentats de 2001 n'ont pas tout changé, ils ont quand même causé leur part de bouleversements.

La ministre d'État aux Relations internationales du Québec, Louise Beaudoin, affirme que «ça implique un réalignement géostratégique qui est quand même assez spectaculaire», citant le rapprochement entre l'OTAN et la Russie, ainsi que la fin des tensions entre les parties est et ouest du globe.

En plus de changer la donne sur l'échiquier mondial, le terrorisme prend-il la place de la guerre conventionnelle et de l'arme nucléaire en tant que menace pour l'humanité ?

Greg Robinson en doute. «Même si je parle en tant que New-Yorkais qui a vu sa ville attaquée, je suis sûr qu'il y a de plus grands dangers, dit-il. La menace terroriste a été exagérée même si elle est présente.»

«Les menaces classiques n'ont pas changé», souligne pour sa part Jocelyn Coulon. «Ce genre de conflit existe toujours.»

Le président de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM, Louis Balthazar, explique que «même si la menace [terroriste] existe, il ne s'est rien passé de spectaculaire depuis les attentats.»

Le chercheur rappelle que les conséquences de ce danger se font sentir. «Les Américains, qui se cherchaient un paradigme, une cause à défendre depuis la fin de la guerre froide, en ont trouvé un : la lutte au terrorisme. On voit réapparaître les mêmes types de comportements que pendant la guerre froide.»

Ces menaces et comportements pourraient-ils mener à des conflits ? Les États-Unis ont multiplié les ultimatums envers l'Irak et George W. Bush a mis plusieurs pays dans le même bateau avec son axe du mal.

«Je déteste faire des prédictions, dit Gil Troy, mais il est possible que d'ici quelques semaines ou quelques mois, nous assistions à une guerre entre les États-Unis et l'Irak. Ce sera un conflit conventionnel entre deux pays. Je dirais que les vieilles guerres vont continuer à faire partie de notre monde.»

Jocelyn Coulon note que l'éventuelle guerre contre l'Irak est une affaire d'armes de destruction massive. Il est d'ailleurs sceptique à propos de l'affrontement militaire qui se profile. «Encore faut-il prouver le lien entre l'Irak et le terrorisme», remarque-t-il. Selon lui, plusieurs pays pourraient détenir ces armes. «Est-ce qu'on leur fait tous la guerre ?», se demande M. Coulon.

Gil Troy croit que la vraie question est de savoir si le 11 septembre est une anomalie malheureuse ou si cela cadre dans quelque chose de plus grand.

En discutant des armes qui peuvent tomber sous la main des terroristes, Charles-Philippe David, titulaire à la Chaire Raoul-Dandurand, écrivait le 11 octobre 2001 dans La Presse : «La menace que pose la diffusion des armes biologiques peut ainsi s'avérer la "peste" du XXIe siècle.»

Cette menace terroriste, est-elle permanente ?

«Si j'écrivais un livre ou un chapitre à propos du 11 septembre, je me demanderais où commencer l'histoire, dit M. Troy. D'une certaine façon, il faut retourner aux années 1970. Il faut commencer avec la montée de Yasser Arafat et l'Organisation de libération de la Palestine, avec la montée de la terreur en tant qu'arme. Il faut regarder l'Ayatollah Khomeney en Iran et l'émergence de l'islamisme [...] ça ne peut pas disparaître du jour au lendemain», ajoute M. Troy, en rappelant que la menace terroriste n'est pas apparue en 2001.

«Je déteste utiliser un mot comme "permanent", mais je pense que ça vient de loin et que c'est plus omniprésent que nous voudrions le croire», martèle M. Troy, assurant que le terrorisme est assez structuré pour continuer à exister malgré le succès des opérations en Afghanistan.


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