«Ne perdez pas votre aplomb !»

Gil Troy

L'auteur enseigne l'histoire à l'Université McGill de Montréal. Son dernier livre s'intitule «Mr. and Mrs. President: From the Trumans to the Clintons».

La Presse, Le vendredi 14 septembre 2001

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Mr. and Mrs.President

See How They Ran

«Ce n'est pas le moment de perdre son aplomb», avait dit le premier ministre Margaret Thatcher à son ami George Bush - le premier - au moment où ils formaient une coalition internationale durant la crise du golfe Persique en 1990.

Un sondage mené à la suite des catastrophes de mardi a révélé que 94 pour cent des répondants sont en faveur d'un combat militaire. C'est donc dire que le peuple américain a envoyé à son président inexpérimenté le même message: «Ne perdez pas votre aplomb!»

Aucun président américain n'avait fait face à une crise aussi grave en politique étrangère si tôt après son entrée en fonction depuis l'époque tendue de la guerre froide sous John F. Kennedy. Il est probable que George W. Bush ait déjà vécu le moment déterminant de sa présidence seulement huit mois et demi après son investiture. Les défis qu'il doit relever sont immenses. Il doit dorénavant naviguer à travers un impénétrable maquis d'analyses et de stratégies en matière de sécurité nationale pour mettre sur pied une opération appropriée et efficace en réponse à ces actes terroristes. Il doit entraîner son armée à mener en maître l'attaque contre un ennemi difficile à atteindre, comme doit le faire tout pays qui tente de traquer des individus dépravés. Il doit aider la nation à équilibrer les besoins en matière de sécurité et les libertés civiques, les libertés fondamentales et les contraintes auxquelles il doit se soumettre. Et il doit diriger une nation encore sous le choc, traumatisée, terrifiée et indignée.

Kennedy et Reagan
En vérité, George W. Bush n'est pas Jack Kennedy - il n'est pas non plus Ronald Reagan. En avril 1961, lorsque John F. Kennedy organisa l'invasion bâclée de Cuba dans la baie des Cochons, trois mois seulement après le début de sa présidence, son charme et son éloquence suffirent à sauver la mise. Kennedy assuma toute la responsabilité de la débâcle. «Selon un vieux dicton, la victoire est l'enfant d'une centaine de pères et la défaite est orpheline», dit JFK en introduisant l'expression. «Je suis le fonctionnaire responsable de cette administration.» L'emploi de l'épigramme pour gouverner lui fut utile. Il fut acclamé pour son courage. Sa popularité augmenta de 83%. «Seigneur, je suis aussi populaire que Ike», s'exclama Kennedy en parlant avec ironie de son populaire mais passif prédécesseur, Dwight Eisenhower. «Plus vous commettez d'erreurs, plus ils vous apprécient.»

Trente-cinq ans plus tard, lorsque la navette spatiale Challenger explosa en plein ciel, Ronald Reagan releva le défi avec éloquence. Dans son discours à la mémoire des sept astronautes décédés, il rassura la nation et se servit de la terrible tragédie pour fabriquer une histoire de force patriotique et de salut. «Ces êtres qui vous étaient si chers étaient braves et audacieux et ils avaient une grâce extraordinaire,» dit Reagan aux familles et à toute la nation, «cet esprit particulier qui dit: Donnez-moi un défi et je le relèverai avec joie.»

George W. Bush n'est pas un orateur né. Le discours qu'il a prononcé mardi soir n'avait rien de mémorable. Il ne tenait pas de l'épigramme comme celui de Kennedy, ni du lyrisme comme celui de Reagan. George W. Bush n'avait pas l'air très à l'aise. Il ne s'est pas montré à la hauteur de la situation. W. était inconsistant tandis que Rudolph Giuliani, le maire de New York, était calme. W. était prosaïque tandis que l'interprétation spontanée de l'hymne national par le Congrès était sublime.

Malgré tout, son discours était acceptable. Il a confirmé à la nation et au monde entier que le gouvernement américain continuait à fonctionner. Il a éclipsé le souvenir de Bush sillonnant le ciel américain à bord de l'appareil Air Force One à la recherche d'un lieu sûr. Il a remis le président là où il doit être, à la Maison-Blanche. Le président Bush a parlé aux Américains, dans leur langue. Et il a été très clair - tout autant que les événements de la journée - à savoir que les bons pourchasseraient les méchants. Les Américains, peuple averti s'il en est un, ont pourtant un faible pour la politique simpliste. Ils voulaient entendre que leur monde n'était pas sens dessus dessous. Bush a parlé du mal quatre fois dans son discours de 584 mots. «Aucun d'entre nous n'oubliera jamais ce jour,» a-t-il dit, «mais il est de notre devoir de défendre la liberté et tout ce qui est bon et juste dans notre monde.»

Ceux dont la pensée est plus européenne auront tendance à rejeter tout ce verbiage. Mais cette extravagance oratoire est l'expression du patriotisme et du nationalisme américains. Et, à titre de grand prêtre de l'univers politique américain, ce président contemporain doit donner à son peuple ce que ce dernier demande.

Depuis mardi dernier, Bush a commencé à fournir aux Américains certaines images qu'ils ont besoin de voir. Mercredi, il s'est rendu au Pentagone. Jeudi, il a rendu visite à quelques victimes à l'hôpital. Il a mobilisé son épouse afin de renforcer le message d'un commandant en chef calme et compatissant à la barre.

Bien sûr, ce sont les actes, et non les paroles, qui donneront la véritable mesure du succès de Bush - et qui formeront ce qu'il laissera en héritage. De plus, il est question ici d'un marathon et non d'un sprint. Le carnage de mardi exige une réaction efficace et puissante. Bush doit déclarer la guerre au terrorisme - et la gagner. Il doit rester fidèle à sa déclaration selon laquelle «nous ne ferons pas de distinction entre les terroristes qui ont commis ces actes et ceux qui les abritent». Il doit effacer de la surface de la terre ce cancer qu'est le terrorisme et demander l'aide du Canada, de la France, de l'Angleterre et d'autres alliés clés dans ce combat.

Depuis déjà trop longtemps, trop de pays ont facilité l'activité terroriste. Trop de pays ont fermé les yeux sur les terroristes qui vivaient et complotaient à l'intérieur de leurs frontières. Trop de pays ont implicitement appuyé les terroristes en acceptant leur raisonnement et en légitimant leurs intérêts plutôt que de les répudier sans ambiguïté. Trop de pays ont continué à faire des affaires avec l'Iraq, l'Iran, la Syrie, la Libye et d'autres nations qui soutiennent les organisations terroristes. Trop de pays ont collaboré à la transformation illusoire de Yasser Arafat, le père du terrorisme moderne, en lauréat du prix Nobel de la paix. Il est temps que tout cela cesse.

Un immense pouvoir dans les mains d'un seul homme
George W. Bush a la chance d'être entouré d'experts en politique étrangère. Le vice-président Richard Cheney et le secrétaire d'État Colin Powell ont gagné leurs épaulettes durant la guerre du Golfe. Le secrétaire de la défense Donald Rumsfeld évolue au sein du parti républicain depuis l'époque de Richard Nixon. Cependant, George W. Bush doit aussi diriger ses conseillers - et ne pas sembler être dirigé par eux. Il doit prouver aux Américains - et au monde entier - qu'il est bel et bien le patron et non un régent.

La présidence des États-Unis est une institution un peu particulière. Un immense pouvoir et une grande majesté sont accordés à un seul individu. Un pays démocratique qui craint la centralisation de l'autorité et qui s'est rebellé contre la monarchie compte sur un seul super-héros pour le secourir, surtout en temps de crise. Dès l'élaboration de la Constitution, le peuple américain s'est attendu à ce que son président représente la nation et toutes ses vertus. Un demi-siècle s'est écoulé depuis la présidence de Franklin D. Roosevelt et les attentes de la population à l'égard de leur président se sont multipliées et intensifiées.

Le président George W. Bush - et le peuple américain - ont été victimes d'une agression historique. Tant le président que son peuple sont confrontés à un défi sans précédent. Le peuple américain s'est dit prêt à porter ce fardeau, à payer le prix, à demander justice pour les milliers de gens tués sans raison par la Faucheuse terroriste du 21e siècle. Les démocrates comme les républicains, les libéraux comme les conservateurs, tous réclament de leur président qu'il fasse preuve de détermination, qu'il obtienne des résultats, qu'il règle le plus épineux problème qui soit. Mardi matin, la présidence a cessé d'être une partie de plaisir. George W. Bush doit maintenant s'acquitter de sa vraie tâche de président.


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