Les fréquentations douteuses de la CIA

Mathieu Perreault
La Presse, Le samedi 22 septembre 2001

Newspaper and Journal Articles-Quoted

Newspaper and Journal Articles-Written

Main

Mr. and Mrs.President

See How They Ran

Au moment où l’armée américaine cherche des cibles militaires, et que la sécurité dans les aéroports se resserre, il devient de plus en plus clair que la lutte contre le terrorisme passe par l’espionnage. Le secret qu’ont pu maintenir les kamikazes sur le complot du 11 septembre a une cause fondamentale: le manque d’informateurs dans les réseaux terroristes.

«L’action de la CIA a été entravée à cause de son implication dans des actions douteuses», estime Gil Troy, professeur d’histoire à l’Université McGill. «Dans les années soixante-dix, après des révélations sur ses complots contre Fidel Castro et d’autres dirigeants étrangers, elle s’est vu interdire les assassinats. Puis, dans les années quatre-vingt-dix, des associations avec des personnages peu recommandables ont été dévoilées; c’était trop pour la sensibilité des Américains.»

Les coupes budgétaires n’ont pas aidé. Cette semaine, le Globe and Mail révélait que le Service canadien du renseignement de sécurité s’est défait de nombreuses sources dans la communauté islamique pour économiser de l’argent. Son budget est passé de 245 à 180 millions en moins de 10 ans. De plus, personne parmi la douzaine d’agents du bureau islamique du SCRS ne parlerait ou lirait l’arabe, selon le quotidien torontois.

Pendant ce temps, la CIA se débarrassait elle aussi de nombreux informateurs, un millier selon des quotidiens américains. Cette purge faisait suite à une révision importante de la moralité de ses sources. Celles ayant commis des crimes, ou faisant fi des droits de l’homme en s’adonnant, par exemple, à la torture, n’ont été conservées que si leurs informations étaient vitales. Cette révision était liée à une nouvelle directive, mise en place fin 1995, qui obligeait les agents de terrain à consulter leur supérieur avant d’engager un informateur au passé sanglant.

Cette directive a été adoptée à cause des efforts d’une avocate et d’un sénateur américains. L’avocate, Jennifer Harbury, était mariée à un guérillero guatémaltèque nommé Efrain Bamaca Velasquez, disparu en 1992. Deux ans auparavant, l’assassinat d’un Américain, gérant d’un hôtel dans ce pays d’Amérique centrale, Michael deVine, avait fait beaucoup de bruit. Convaincue que le gouvernement américain, protecteur du régime militaire guatémaltèque, cachait des informations sur ces deux cas, Me Harbury a harcelé le Congrès, le Sénat et le département d’État, allant jusqu’à faire une grève de la faim d’un mois fin 1994.

Au même moment, un obscur fonctionnaire du département d’État contactait Robert Torricelli, un député du New Jersey qui était membre du comité de renseignement du Congrès, pour lui révéler une information explosive: la CIA savait qui était le meurtrier de Velasquez et deVine, un officier guatémaltèque nommé Julio Roberto Alpirez. Mieux encore, le colonel Alpirez recevait jusqu’à tout récemment 40 000$ par année de la CIA en tant qu’informateur.

Robert Torricelli a dénoncé l’affaire au Congrès en mars 1995. Le tollé a obligé la CIA à changer ses pratiques. Et en novembre 1996, M. Torricelli était élu au Sénat à l’issue d’une campagne coûteuse dont un slogan important insistait sur sa «défense d’une veuve contre la communauté du renseignement». Le fonctionnaire, qui a dévoilé les magouilles de la CIA, a dû démissionner du département d’État après que la CIA l’eut dépouillé de ses autorisations de sécurité.

Chameau piégé

Cette semaine, la CIA a affirmé que jamais un de ses cadres n’avait refusé à un de ses agents l’embauche d’un informateur membre d’un groupe terroriste. Le sénateur Torricelli s’est aussi défendu d’avoir insufflé une aversion du risque aux espions américains. «Le sénateur comprend que des personnages douteux peuvent être utiles comme informateurs», a dit vendredi sa porte parole, Debra DeShong, en entrevue avec La Presse de Washington.

Les appels à une embauche massive de terroristes délateurs, qui résonnent cette semaine, tranchent toutefois avec le ton des articles de 1995. À l’époque, un agent de la CIA expliquait dans le magazine Time son malaise face au comportement de ses élèves afghans, à qui il enseignait la guérilla dans les années quatre-vingt. Une des règles de base, disait-il, est d’éviter de tuer des innocents.

«Je leur répétais souvent, racontait l’agent secret: «N’utilisez jamais des voitures piégées.» Mais je n’avais pas pensé aux chameaux piégés. Un jour, l’un d’entre eux a fait exploser une bombe cachée sur un chameau dans un marché. Douze personnes étaient mortes, et pas seulement des soldats soviétiques. Les combattants de la liberté d’aujourd’hui sont les monstres de demain.»


Web Design-B.K. Goodman-2002-03